Les tâches ménagères sont, on le sait, inégalement réparties dans le couple. Les femmes en assument souvent la plus grande partie, même si des évolutions sont perceptibles pour les jeunes générations. Les hommes participent-ils davantage au travail domestique lorsque survient une naissance ? Ou observe-t-on une accentuation du déséquilibre des rôles ? Arnaud Régnier-Loilier répond à la question grâce à l’enquête Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi).
Les femmes assument près de 80 % des tâches domestiques en France [1] et le déséquilibre est d’autant plus prononcé qu’il y a d’enfants dans la famille et que le dernier est jeune [2]. Les inégalités persistent dans ce domaine comme le montre l’enquête Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi) [3].
En 2005, parmi les femmes en couple âgées de 20 à 49 ans, 8 sur 10 s’occupent « toujours » ou « le plus souvent » du repassage, 7 sur 10 de la préparation des repas, la moitié de l’aspirateur et des courses d’alimentation et 4 sur 10 de la vaisselle et de la tenue des comptes (figure 1). L’organisation sociale de la vie du ménage (invitations, organisation des sorties) est plus souvent partagée à égalité, bien que cette tâche revienne généralement aux femmes lorsque ce n’est pas le cas.

L’enquête Erfi a réinterrogé les mêmes personnes en 2008, trois ans après le premier entretien. Elle permet donc d’observer les évolutions dans l’intervalle. Une naissance accentue le déséquilibre du partage des tâches entre conjoints. Celui-ci devient particulièrement prononcé chez les couples ayant déjà un ou plusieurs enfants au premier entretien et qui se retrouvent avec un enfant supplémentaire de moins de 3 ans. Le déséquilibre se creuse pour la plupart des tâches : préparation des repas, courses alimentaires, aspirateur, tenue des comptes et, dans une moindre mesure, organisation de la vie sociale du ménage.
Prenons l’exemple de la préparation des repas quotidiens (figure 2). Son partage entre conjoints n’a pas changé entre 2005 et 2008 chez les couples n’ayant pas eu d’enfant supplémentaire entre les deux dates. À noter pour ces couples l’écart marqué entre les femmes le plus souvent sans enfant en 2005 et celles avec : les premières s’occupent « toujours » ou « le plus souvent » des repas dans 6 cas sur 10, les secondes dans trois quarts des cas. Chez les couples ayant eu un enfant entre les deux entretiens, la proportion augmente de 51 % à 58 % s’il s’agit 20 à 49 ans en 2005. d’un premier enfant, de 72 % à 77 % si c’est un enfant supplémentaire. La même tendance se retrouve pour les courses alimentaires et l’aspirateur.
En revanche, pour la tenue des comptes et le repassage, seule l’arrivée d’un premier enfant accentue le déséquilibre. La proportion de couples où le repassage revient « toujours » à la femme augmente par exemple de 57 % à 66 %. Pour la prise en charge de la vie sociale du ménage, c’est lorsque la naissance n’est pas la première que le déséquilibre s’accentue : la proportion de couples où cette activité relève « toujours » de la femme passe de 10 % à 16 %. Quant à la vaisselle, le déséquilibre reste inchangé que la naissance soit la première ou non.
L’arrivée d’un enfant conduit à des ajustements professionnels qui touchent principalement la femme [4]. Elle cesse ou réduit son activité entre les deux visites de l’enquête Erfi dans 25 % des cas si cette naissance est un premier enfant, dans 32 % des cas si c’est un enfant supplémentaire (figure 3). Ceci pourrait en partie expliquer
sa plus forte implication dans les activités domestiques. Un changement de situation d’emploi peut d’ailleurs influer, qu’il y ait eu ou non une naissance.
Nous avons tenté de démêler les différents facteurs et d’apprécier l’influence de chacun « toutes choses égales par ailleurs » (figure 4). Dans un premier temps, nous avons estimé l’influence de l’arrivée d’un enfant sans tenir compte de l’effet des différents autres facteurs – âge du répondant, sexe, manière dont la tâche était déjà répartie en 2005, éventuel changement de situation professionnelle de la femme (réduction ou cessation d’activité). L’arrivée d’un enfant, qu’il soit le premier ou non, modifie la répartition des tâches entre conjoints dans un sens « défavorable » à la femme quelle que soit la tâche domestique considérée sauf la vaisselle (figure 4, modèle unidimensionnel ; voir encadré 2 pour la définition d’une évolution « défavorable »). Dans un second temps, nous avons pris en compte l’influence de ces facteurs : le rôle de l’arrivée d’un enfant apparaît alors plus faible et non significatif pour beaucoup de tâches sauf le repassage et la tenue des comptes (figure 4, modèle « toutes choses égales par ailleurs »). Le changement de situation professionnelle de la femme explique en revanche une bonne part de l’évolution de l’organisation ménagère. Si celle-ci a réduit ou cessé son activité, elle prend en charge plus souvent les tâches les plus quotidiennes (repas, vaisselle).
Lors de chaque visite, l’enquêteur a demandé à la personne interrogée si elle était satisfaite de la répartition des tâches au sein de son couple (voir encadrés 1 et 2
pour la mesure du degré de satisfaction). Les femmes les moins satisfaites appartiennent à des couples où elles assument presque toute l’organisation ménagère [5].
Le degré de satisfaction diffère aussi selon le nombre d’enfants à charge : alors que 30 % des femmes sans enfant ont donné une note inférieure à 8 sur 10, cette proportion atteint 40 % chez les mères de deux enfants et presque 50 % chez celles ayant au moins trois enfants. Le nombre d’enfants n’a en revanche aucun effet sur le degré de satisfaction des hommes.
L’insatisfaction des femmes augmente après la naissance d’un enfant, en particulier lorsqu’il s’agit d’un premier : la proportion de celles donnant une note inférieure à 8 sur 10 passe alors de 24 % à 32 % (figure 5). Cette dégradation est liée au creusement du déséquilibre dans la répartition des tâches. La femme se dit « moins satisfaite » dans 38 % des cas où l’évolution lui a été défavorable pour au moins trois tâches, 18 % si elle l’a été pour seulement une ou deux tâches, et 3 % s’il n’y a pas eu de changement (figure 6). En revanche, les femmes n’ayant pas eu d’enfant entre 2005 et 2008 donnent la même note de satisfaction aux deux dates même si le partage des tâches a évolué de façon défavorable pour elles.
L’arrivée d’un enfant s’accompagne de tâches supplémentaires, parentales notamment, elles aussi le plus souvent assumées par les femmes. Ajoutée à la dégradation de la répartition des tâches ménagères, cela pourrait rendre compte de l’insatisfaction plus forte
des femmes ayant eu un enfant.
L’arrivée d’un enfant accentue le déséquilibre du partage des tâches domestiques entre hommes et femmes, les ajustements touchant essentiellement les femmes : ce sont elles qui s’éloignent du marché de l’emploi, elles aussi qui prennent davantage en charge les tâches domestiques. La naissance et l’éloignement de l’emploi jouent ici en synergie. Malgré l’idéal d’égalité, la répartition des tâches au sein du couple reste fortement déséquilibrée.
Extrait de Population et société n°461, novembre 2009.
Pour voir l’article dans son contexte original :
http://www.ined.fr/fr/publications/...
[1] Françoise Dumontier, Danièle Guillemot et Dominique Méda - 2002, « L’évolution des temps sociaux au travers des enquêtes Emploi du temps », Économie et statistique, 352-353, p. 3-13.
[2] Cécile Brousse - 1999, « La répartition du travail domestique entre conjoints reste très largement spécialisée et inégale », in France, portrait social 1999-2000, Insee, p. 137-151.
[3] Arnaud Régnier-loilier (sous la direction de) - 2009, Portraits de familles. L’enquête Étude des relations familiales et intergénérationnelles (Erfi), Ined, Grandes enquêtes (à paraître).
[4] Ariane Pailhé et Anne Solaz - 2006, « Vie professionnelle et naissance : la charge de la conciliation repose essentielle- ment sur les femmes », Population & Sociétés, 426.
[5] Denise Bauer - 2007, « Entre maison, enfant(s) et travail : les diverses formes d’arrangement dans les couples », Études et Résultats, 570.
- Population et sociétén°461, novembre 2009.